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Anthropologie et santé mentale : chantier Psy Cause prioritaire en 2018

Deux grands rendez vous vont, en 2018, mettre en valeur l’apport de l’anthropologie dans le champ de la Santé Mentale : notre quatrième rencontre au Château de Rochegude (Drôme Provençale) le samedi 29 septembre, et notre XIIème congrès international à Lomé du 6 au 9 décembre.

 

L’anthropologie est une discipline présente dans la revue Psy Cause dès 2000 avec, dans le N°20/21, un article écrit au Cameroun par l’anthropologue Séverin Cécile Abéga avec notre rédactrice pédopsychiatre et anthropologue Sophie Sauzade et l’anthropologue française Nicole Vernazza. Cet article était intitulé : « Le passage : préadolescence et sexualité au Sud Cameroun ». Un second texte de Séverin Cécile Abéga sur un thème proche « Discuter de la sexualité à Yaoundé : le dialogue entre parents et adolescents », paraît début 2003 dans le N°31/32 de Psy Cause. Séverin Cécile Abéga est devenu correspondant étranger de notre revue et fait le déplacement à une réunion de notre comité de rédaction à Avignon. Les liens avec notre correspondant seront tragiquement interrompus par son décès le 24 mars 2008.

 

Des articles écrits par des psychiatres africains ouverts à une dimension anthropologique ou ethnopsychiatrique de leur pratique, sont très tôt publiés. Ainsi, en 2004, dans le N°35/36, le Professeur béninois René Gualbert Ahyi écrit avec Francis Tognon et Prosper Gandaho sur le « langage du corps », puis le béninois Mathieu Tognidé publie en 2005 « Difficulté d’accès à l’individuation du Noir africain » dans le N°40/41 (2005), avant d’être nommé professeur en 2006. Du 11 au 13 février 2008, c’est dans le cadre de la toute jeune université de Parakou (au centre du Bénin), que se déroule notre premier congrès en Afrique subsaharienne francophone, co-organisé par la revue Psy Cause et l’université de cette ville, dont le thème est « Pratiques psychiatriques, références, classifications : la place de l’Afrique ». Ce congrès est l’acte de naissance de la revue Psy Cause comme revue internationale francophone de psychiatrie, ce qui sera officialisé en 2010 après l’agrément du CAMES.

 

De nombreux articles à connotation culturelle, anthropologiques ou ethnopsychiatriques, seront publiés depuis 2010 à aujourd’hui. Après l’impulsion donnée par le Bénin, notons la création en 2012 de notre section Psy Cause camerounaise dirigée par l’anthropologue Peguy Ndonko, héritière de l’engagement du Pr Séverin Cécile Abéga. Et, à partir de 2013, la publication d’articles de sociologues et anthropologues ivoiriens : citons dans le N°62 (2013) : « Influence des déterminants socioculturels et psychosociologiques sur la pratique de l’automutilation chez les Abidji en Côte d’Ivoire », dans le N°70 (2015) : « Culture, traumatisme et résilience : le bouami, (une psychothérapie de groupe) chez les Akyé de Côte d’Ivoire. Pour une contribution à une anthropologie psychiatrique » et « L’épilepsie chez les Bété de Côte d’Ivoire : signification étiologique et représentations sociales de la maladie », dans le N°74 (2017) « Se représenter, se soigner : expériences de la maladie en pays Agni N’denian ».

 

Le Pr Drissa Koné, d’Abidjan, avait repéré, dès 2009, l’originalité de notre revue en ce qu’elle fait lien entre des disciplines complémentaires. En février 2011, il mobilisait l’ensemble de la Société de Psychiatrie de Côte d’Ivoire autour de notre revue. Rapidement, le département de psychologie et l’Institut des Sciences Anthropologiques de Développement, de l’Université d’Abidjan, ainsi que l’Institut National de Santé Publique, emboitent le pas.

 

En mars 2017, à l’occasion du second congrès de la Société Africaine de Santé Mentale (SASM) qu’il présidait à Abidjan, le Pr Drissa Koné confirmait officiellement le rôle de la revue Psy Cause sur le continent africain. Et, en aparté, il nous parlait de ses liens particuliers avec la Clinique de Laborde, fondée par le Dr Jean Oury, qui contribuait à la formation de jeunes psychiatres de son équipe et avait participé à la mise en place d’une structure de soins. La psychothérapie institutionnelle pouvait être, dans le contexte africain, une référence et un creuset de réflexion ouverts à la dimension anthropologique en santé mentale.

 

Notons qu’Abidjan, comme, nous allons y revenir, Dakar, a été à la pointe de l’innovation dans ce domaine. Ainsi, nous pouvons citer le Pr Yves Pelicier dans sa préface du livre du Dr Raymond Fourasté (psychiatre et anthropologue de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS), qui enseigna de 1981 à 1984 à la faculté de médecine d’Abidjan) « Introduction à l’ethnopsychiatrie » (1985) : « L’ouvrage de Raymond Fourasté bénéficie de la formation universitaire transdisciplinaire de son auteur (…) On y trouve aussi la marque de l’Ecole créée en Côte d’Ivoire par le Pr Max Hazera (…) Max Hazera a construit, méthodiquement dans ce pays d’Afrique qu’il aime tant, un chapitre original de la santé mentale. Ce livre en est aussi un témoignage. »

 

Dans la suite de cette évocation, citons le numéro Spécial Sénégal de la revue Psy Cause (N°69, 2015), rassemblé par le Pr Mamadou Habib Thiam en hommage au Pr Henri Collomb, et qui témoigne du dynamisme actuel de l’Ecole de Dakar. Le Pr Mamadou Habib Thiam y évoque en ces termes le Pr Collomb : « Ce médecin militaire a tout fait pour éviter de reproduire le modèle asilaire. Il en fera un service ouvert avec une possibilité de circulation entre le dedans et le dehors. Il instituera une autre approche de la psychiatrie avec une importance particulière accordée à la culture. Ainsi, il s’ouvrira davantage aux sciences sociales et fera appel à des psychologues, des sociologues, des ethnologues, des philosophes, des travailleurs sociaux, pour une approche plus globale et plus holistique de la santé mentale. Il collaborera aussi avec certains tradipraticiens pour tenter de mieux cerner la problématique des troubles psychiques au Sénégal. » Nous remercions le Pr Mamadou Habib Thiam d’avoir fait appel à notre revue pour construire ce dossier.

 

De nombreux autres pays d’Afrique ont publié des articles qui témoignent de l’ouverture du champ de la santé mentale à l’anthropologie. Citons au Togo dans le N°67 (2014) « Aspects psychopathologiques et itinéraire thérapeutique d’un « Dji Kui » dans l’aire culturelle Adja (Togo-Bénin) », en Centrafrique dans le N°71 (2016) « Aspects ethnoculturels de la maladie mentale du sujet âgé en Afrique subsaharienne : l’exemple de la République Centrafricaine », au Congo Brazzaville à paraître dans le N°75 en 2018 « Stigmates cutanés des traitements traditionnels au cours des maladies mentales : étude de cas au Congo Brazzaville ».

 

Quant au Bénin, il n’a cessé, depuis 2010, à publier dans notre revue de très intéressants articles dans ce domaine. Citons : dans le N°58 (2010) « Relativité culturelle du symptôme en pathologie mentale et la classification psychiatrique », dans le N°66 (2014) « Louanges panégyriques des enfants : où en sommes-nous dans la transmission ? », dans le N°68 (2015) « Préparation de sortie du malade du service de psychiatrie selon le rituel de réconciliation du «sin tun tun». Ce dernier article, dont l’auteur principal est un psychiatre de Parakou, le Dr Anselme Djidonou, a ceci d’intéressant qu’il décrit une application d’un rituel traditionnel dans le soin en milieu hospitalier.

 

Nous avons longuement parlé de l’Afrique Subsaharienne, mais notre revue francophone s’adresse également à d’autres sous régions de la planète. À l’Afrique du Nord bien sûr où nous pouvons citer dans le N°56 (2009) un article de Tunisie « Thèmes délirants et croyances culturelles », dans N°58 (2010) un autre article de Tunisie « Psychose nuptiale et culture » et un article du Maroc « Corps et possession dans la thérapie traditionnelle au Maroc », dans le N°61 (2012) un article du Maroc « Les thérapies traditionnelles, quelles réponses à la maladie mentale au Maroc ? », dans le N°73 (2016) un article d’Algérie « Croyances socioculturelles et attributions religieuses de l’épilepsie à Tlemcen ».

 

Notre N°74 Spécial Guyane (2017) comporte plusieurs articles centrés sur les spécificités culturelles des populations de ce département français d’Outre Mer. L’anthropologue Marianne Pradel, en particulier, y produit une étude sur la question du suicide chez les amérindiens de Guyane. Lequel a suscité deux articles canadiens sur le même thème à propos des amérindiens du Canada.

 

Notre revue s’est également adressée à l’Extrême Orient. Dans un premier temps avec la publication des actes de notre congrès de Siem Reap au Cambodge, dans le N°64 (2013). L’anthropologue Anne Yvonne Guillon y publie « Les rituels funéraires, y compris en l’absence des corps, et leur contribution au soulagement des souffrances post-génocide ». Ce congrès, qui s’était déroulé en 2012, avait eu pour thème « Le bouddhisme en psychiatrie et dans les psychothérapies ». Présidé par le Pr Ka Sunbaunat, doyen de la faculté de médecine de Phnm Penh, il avait une forte connotation culturelle, et l’on y retiendra la communication très remarquée d’un bonze. Notre congrès de 2014 à Kyoto, présidé par le Pr Shigeyoshi Okamoto, psychiatre spécialiste de la Thérapie de Morita dérivée du Zen, s’inscrivait dans la continuité de ce colloque au Cambodge. Il sera suivi d’un « Cahier Japonais » qui regroupera dans le N°70 (2015), divers articles japonais en langue française, dont deux articles d’anthropologues lacaniens de l’Université de Kyoto (Akiko Okada et Kazushige Shingu) : « Le Corps Mythique et la psychosomatique au Japon I. Emergence du Corps Morcelé dans les mythes japonais » et « Le Corps Mythique et la psychosomatique au Japon II. Le rêve et les Points de Fixation dans la Psychosomatique ».

 

C’est en septembre dernier qu’une discussion sur l’avenir de notre revue Psy Cause, avec le Dr Jean Louis Griguer, avait conclu sur une mission originale à développer qui consisterait à mettre en rapport, dans des écrits et des rencontres, les divers acteurs de la santé mentale interpelés par les croisements entre la maladie mentale et l’anthropologie (psychiatres, sociologues, psychologues, infirmiers, etc, et, bien sûr, anthropologues). Le Dr Jean louis Griguer viendra, dans cette optique, communiquer à Lomé, il construira et présidera également notre journée Rochegude IV.

 

Le débat ouvert pourra reprendre la perspective annoncée par le Dr Raymond Fourasté en conclusion de son livre cité plus haut : « Nulle culture n’est indemne (…) de la maladie mentale. La culture ne la fabrique pas mais en façonne l’expression, la modèle sur un terrain qui la favorise. Aussi les nosographies seront à revoir de l’intérieur, à partir de la culture elle même. Nos repères occidentaux ne servent que de références techniques. La prévalence et l’incidence des troubles, la morbidité de ceux-ci, leur ampleur et les risques, tout comme la forme des syndromes, tiennent au milieu et à la manière dont la maladie est comprise ou ressentie. Cela ne nie pas une spécificité des troubles psychiques, mais cela les remet face à leur relativité, face à une vérité, celle du traitement. »(1)

 

Cette perspective, ouverte dans les années 1970 et 1980 par l’ethnopsychiatrie, se complète aujourd’hui d’un nouvel angle d’approche avec le développement du champ de la « santé mentale », celui de la société interpelée par l’effraction de la maladie mentale. De nombreux articles qui nous sont à présent proposés s’inscrivent dans ce questionnement. Nous assisterions, quelque part, à un renversement dialectique qui convoque l’anthropologie, voire même où l’anthropologie convoque la psychiatrie. Le rôle de la culture demeure essentiel mais la question de sa causalité ne se poserait sans doute pas en des termes très différents que selon la démarche ethnopsychiatrique.

 

Notre chantier pour l’année 2018 est donc d’engager plus avant, sans exclusive, la revue Psy Cause dans ce nouveau champ.

 

Jean Paul Bossuat

 

 

 

 

(1) Raymond Fourasté, Introduction à l’ethnopsychiatrie, Mésopé, Privat, 1985, page 150.

 

 

 

 

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