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La fin, annoncée dans l’Ain, d’un dispositif psychologique pour aider des bénéficiaires du RSA

Le Revenu de Solidarité Active (RSA) remplace depuis 2009 le RMI (Revenu Minimum d’Insertion) et l’API (Allocation de Parent Isolé) et traduit le droit fondamental de tous les citoyens à disposer de ressources suffisantes pour vivre conformément à la dignité humaine. Géré par les Conseils Départementaux, il a, jusqu’à présent, fait consensus dans la classe politique. Le Dr Georges Yoram Federmann, psychiatre à Strasbourg, nous a demandé, le 5 novembre dernier, de relayer un appel des huit psychologues du dispositif « Psychologues Insertion de l’Ain » qui concerne des allocataires du RSA en souffrance psychologique.

 

Les psychologues de ce dispositif reçoivent, en effet, ces allocataires, qui leur sont adressés par le Conseil Départemental de l’Ain, dans des PAS (Points Accueil Solidarité) pour les soutenir (une file active de 800 allocataires). En juin 2017, ces psychologues apprennent que le budget départemental qui leur est alloué n’est pas renouvelé et que le dispositif « pourtant plébiscité sur le terrain » prendrait fin en décembre 2017. Ils se mobilisent donc pour alerter les décideurs sur les conséquences potentiellement néfastes d’une mesure qui est « une rupture de plus » dans le parcours des allocataires du RSA. À tout le moins, le signal d’un changement de fond dans la politique sociale établie depuis une vingtaine d’années dans notre pays au delà des alternances politiques.

 

Leur appel, que nous publions ci dessous, a l’objectif de pérenniser un mode de prise en charge de personnes en grande précarité, à savoir la « prise en considération des difficultés psychologiques d’un public déjà bien fragilisé pour qui souvent, la relation à l’autre est empreinte de ruptures, d’abandons, et pour qui la rencontre de l’Autre ne va pas de soi. »

 

Jean Paul Bossuat

 

« Une rupture de plus dans le parcours des allocataires du RSA : la fin d’un dispositif au service de personnes en situation de précarité

 

De l’expérimentation à l’expertise

 

Dans le département de l’Ain depuis 26 ans, initialement pensé à titre expérimental, un travail de partenariat entre le Conseil Départemental et le CPA (auquel s’est adjoint le Fonds Social Européen ces neuf dernières années), permet aux allocataires du RSA les plus en difficulté, de rencontrer un[e] psychologue. Les huit psychologues insertion (3,4 Équivalent Temps Plein) reçoivent les allocataires du RSA que leur adressent les « référents uniques » (travailleurs sociaux du Conseil départemental, salariés d’entreprises d’insertion ou de structures en lien avec l’insertion telles que TREMPLIN ou ALFA 3A, ainsi que d’autres partenaires….). Les rencontres ont lieu dans les PAS (Point Accueil Solidarité), ce qui favorise les concertations fréquentes avec les autres professionnels (Assistantes sociales, chargés d’insertion, quelques conseillers de Pôle Emploi….), de façon à accompagner au mieux les allocataires du RSA. Ce dispositif pensé dès l’origine au croisement du sanitaire et du social, a l’avantage de permettre le lien avec le soin, que ce soit avec les CMP (Centres Médico Psychologiques), ou avec les agents de santé (recrutés depuis 4 ans sur les 8 MDS (Maisons de la Solidarité).

 

Nous proposons à des personnes en souffrance psychologique, quelques entretiens, visant à soutenir l’émergence de la parole, l’expression des freins émotionnels et relationnels, et aidons à rendre possible un projet d’insertion sociale ou professionnelle. L’histoire de ces personnes est toujours singulière, souvent jalonnée de ruptures, de répétitions mortifères. Pour que puisse se déployer de la transitionnalité, autrement dit de la créativité, notre action vise à favoriser du désir et de la subjectivité. Cet accompagnement individuel se situe dans le parcours de la personne, à une place et dans une fonction en complémentarité avec les travailleurs sociaux, pour une meilleure efficacité et compréhension de situations souvent complexes. Notre formation de psychologues cliniciens, rompus à la clinique psychosociale, est importante face à ces personnes vulnérables, souvent en grande précarité, pour que certaines situations ne s’enkystent pas. Nous travaillons sur l’ensemble des déterminants socio-économiques, culturels, politiques, de la santé mentale, ce qui nous permet d’aborder la globalité des problématiques des personnes.

 

En juin 2017, nous avons appris que le financement du FSE ne serait pas reconduit, et que ce dispositif prendrait fin en décembre 2017. Sidération, stupeur, à l’annonce de cette mauvaise nouvelle, sachant que nous suivons, sur un cycle de projet de trois ans, près de 800 personnes. Quelle prise en considération des difficultés psychologiques d’un public déjà bien fragilisé pour qui souvent, la relation à l’autre est empreinte de ruptures, d’abandons, et pour qui la rencontre de l’Autre ne va pas de soi ?

 

Quels risques ?

 

L’expérience et l’analyse, que les huit psychologues insertion du département ont accumulées auprès de ce public, permettent d’attirer l’attention des décideurs, sur des risques certainement à brève échéance :

  • Le risque de rupture de parcours de soin et d’insertion ;
  • Le risque de voir évoluer des troubles modérés vers des troubles plus sévères ;
  • Le risque de voir les référents du Conseil Départemental et des associations, accompagnant les allocataires du RSA, empêchés dans la réalisation de leurs missions : ils doivent faire face à des problématiques de santé mentale complexes, pour lesquelles ils se sentent incompétents ;
  • Le risque de perte d’une expertise de plus de vingt ans, portée par le CPA au sein du Carrefour Santé Mentale Précarité.

 

La fin d’un dispositif pourtant plébiscité sur le terrain

 

Nous tenons à insister sur cette expertise de plus de vingt ans, construite pas à pas, sur le terrain, avec tout un réseau de professionnels :

  • Spécialistes du travail de la relation, quand le lien pose problème, et que nous, psychologues, œuvrons à le rétablir, le renforcer, le rendre moins inquiétant pour ces personnes en grande précarité, avec des histoires de vie souvent douloureuses. Spécialistes des personnes en précarité (affective, économique, familiale, personnelle, sociale…), que nous accompagnons par un travail individuel de subjectivation, vers un retour à la confiance, en soi et en les autres, primordiales pour une réinscription dans la société, et une insertion, quelle qu’elle soit.
  • Spécialistes du travail de traduction entre le sanitaire et le social, notre équipe est représentée par l’un d’entre nous dans l’Espace de Réflexions et d’Information sur la Précarité du Carrefour Santé Mentale Précarité. Cet espace auquel participent une vingtaine de professionnels du CPA travaillant autant en intra qu’en extrahospitalier, permet d’articuler les missions d’insertion du Conseil Départemental avec celles de soin du CPA. Cela favorise aussi l’accès rapide aux établissements de soins de droit commun (CMP, services intra hospitaliers). De manière plus globale, nous occupons une place particulière, en emboîtement avec les structures et institutions du soin médical, de l’accompagnement social et de l’insertion professionnelle. A travers les échanges formels et informels partagés avec les autres professionnels, nous accueillons les questionnements, participons à la réflexion sur la complexité des situations et leurs enjeux (notamment en C.T.L.I –Commission Technique Locale d’Insertion-, en C.E.T Commission d’Etude Technique du Conseil Départemental..). Il s’agit parfois de renvoyer ce qui peut se jouer de la spécificité de la personne au RSA, dans la relation avec les représentants de l’institution, dans le cadre et les limites des mesures d’accompagnement proposées, et aussi de faciliter la prise de distance, de soutenir des positions parfois difficiles à vivre.

 

Ce travail de traduction, cette participation à l’enrichissement des points de vue, se fait en proximité, puisque nous recevons les allocataires du RSA dans les locaux du Conseil Départemental. Il se fait également en bonne intelligence, visant tous un même objectif, chacun avec nos compétences respectives.

 

Ce que nous avons élaboré petit à petit, construit, validé, réfléchi…. va s’interrompre avec le non renouvellement de notre convention, du fait de l’interruption du financeur principal du dispositif, le Fonds Social Européen. Nous sommes inquiets des risques de décompensation psychiatrique à plus ou moins long terme, ou de dégradations psychiques graves. Ces accompagnements ont souvent une portée préventive. Ils peuvent constituer un soutien important dans le cadre de la parentalité ou encore limiter les processus d’auto exclusion, de désocialisation, ainsi que des hospitalisations. Jean FURTOS, psychiatre lyonnais spécialiste de la souffrance psychosociale, définit la clinique psychosociale, comme 100 % clinique et 100 % sociale, parlant d’une « pensée métisse ».

 

Confiants en l’intelligence des décideurs et leur bienveillance envers les allocataires du RSA, nous lançons un ultime appel à la concertation entre le Conseil Départemental, l’Agence Régionale de Santé et le CPA, pour permettre la poursuite de ce dispositif interstitiel, à la croisée des politiques d’insertion, de prévention, et d’accès aux soins de santé mentale, pour les personnes les plus démunies.

 

Les psychologues du dispositif Psychologues Insertion de l’Ain – Octobre 2017 : Maryline Banjac, Catalina Borrego, Nathalie Foulonneau, Mélissa Morel, Sophie Morier, Guillaume Pégon, Pascale Rey, Gilles Ruzié, Mohammed Zahid »

 

 

 

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1 Commentaires

  1. Bonjour.
    Je regrette l’évolution rétrograde de notre société depuis quelques années, en particulier sur le plan social, mais pas que… Mais nous savons que tout est intriqué! C’est la volonté délibérée de promotion de La pauvreté: faire que la majorité des Hommes ne soient plus que des sous-hommes corvéables à souhait. Nouvelle philosophie des dirigeants de notre pays, qui, je l’espère leur coûtera cher.

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